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DE L’EXIL, DU FEMUR, ET DE LA TOUR EIFFEL / L’infolettre du 17 mai 2021

 

 

C’est au cours de ma formation Feldenkrais,  lors de l’une des  leçons de mouvement dédiées à l’exploration des articulations de hanche,  que j’ai appris de  ma directrice pédagogique,  Myriam Pfeffer,  que la tour Eiffel est née de l’observation d’un  fémur humain.

Quel intérêt de le savoir ? – Aucun, dirait-elle catégoriquement, tant qu’on ne l’a pas  senti… .  

Cela me rappelle une épitaphe qui la faisait beaucoup rire … « Il est mort… mais a-t-il vécu ? » 

Myriam, juive, lituanienne, avait une façon de  transmettre très particulière, avec son humour noir et son accent yiddish. 

Elle ne vous expliquait pas comment  un fémur humain peut supporter jusqu’à quinze fois son poids. Par quelle magie les cellules osseuses produisent un entrelacs de matière  pour supporter la compression, au point de contact entre la tête du fémur et le cotyle creusé dans la hanche.  Elle,  vous  faisait mettre, en imagination, 1000 kilos de banane sur le sommet de la tête. Et  vous sentiez, en vous, s’opérer le changement, avant même de vous mettre en mouvement : tout le système qui se réorganise et trouve le sol, le squelette, pour pouvoir   supporter ce poids et le laisser aller, à travers les os,  vers le bas…

A  travers l’enseignement de Moshé Feldenkrais, qu’elle fut parmi les 13 premiers élèves à pouvoir transmettre à son tour, c’est  son adolescence en camp de concentration et comment elle y avait survécu, qui donnait toute sa profondeur au voyage.

C’était du vécu.

Un jour, elle nous avait raconté sa rencontre avec Feldenkrais. Pendant une heure, il leur avait fait répéter  le même micro-mouvement de la tête, avec quelques variations.  Sa meilleure amie était partie, outrée,  en courant. Elle, de ce jour, abandonna la pratique du  yoga   qu’elle enseignait, pour assister au  work –in-progress que cet homme à l’intelligence rare, était en train de créer.  

  « Laisse ta main qui caresse le sol, emmener  toute la famille… », elle disait, en vous guidant.  On ne comprenait pas toujours. 

C’est là le coeur  de l’enseignement de Feldenkrais,  que chacun d’entre nous véhicule à partir de ce qu’il est. On n’a pas besoin de tout comprendre… juste,  donner à vivre, c’est-à-dire à sentir…  Laisser émerger en soi une disponibilité nouvelle, créatrice, en facilitant le contact intime avec l’Intelligence organique , qui  nous construit ,  nous situe,  et  rend libre, ici et maintenant.

 Cette rencontre repose, en ses fondements,  sur la possibilité pour un humain apprenti,  de trouver en un autre humain plus mature,  assez de confiance  pour oser dépasser ses peurs et ses limitations, à l’épreuve de la contrainte.

Oser apprendre, non de lui,  mais grâce au contexte d’apprentissage qu’il vous offre, de soi-même, en situation…

Myriam fut cette personne,  pour moi.   

Par elle, et tous les autres, j’ai découvert cet espace de  dialogue permanent, à l’intérieur, entre un héritage,  terrestre, des lois, universelles, et  une conscience en voie d’exhumation.

Là  dans nos os, nos fémurs, notre système nerveux, l’incroyable potentiel humain… 

Et plus la contrainte est puissante, plus nous devenons intelligents… 

Nous autres élèves, on n’avait pas conscience qu’en  expérimentant  les effets de ces explorations des hanches, sur la qualité de nos  mouvements et notre organisation,  c’est  nos véritables ressources, que nous  découvrions. 

 On n’avait pas besoin de le savoir.

Comme le petit enfant, tandis qu’il découvre le chemin vers la marche,  n’a pas besoin de savoir qu’il apprend à utiliser le sol de mille façons différentes, et ainsi s’expérimente mobile, articulé, complexe, vertical… 

Debout, comme la tour Eiffel dans le paysage urbain.

Mais avec un peu moins d’orgueil!

Car une fois le sol trouvé,  il n’y a plus qu’à laisser le  corps intelligent nous emmener, pas à pas, vers le prochain seuil…  

Vous aurez peut-être envie de découvrir, dans ce  podcast de 10 minutes,   comment un  concepteur de pont biomiméticien s’inspira des travaux d’un anatomiste pour élaborer de nouvelles technologies de construction…   et comment  Gustave Eiffel reprit leurs travaux  et fit le buzz  avec sa  tour à scandales,  lors de l’exposition Universelle de 1889…  

Lien vers le podcast Baleine sous gravillons

Il n’est jamais trop tard pour vivre une belle jeunesse, nous répétait souvent  Myriam, qui en savait quelque chose… 

Espérons  retrouver,  collectivement,  la joie d’être vivants ! 

 

Hélène Millardet.

  • A propos de Baleine sous Gravillons

« Podcast hebdo sur la nature, l’environnement, les êtres vivants. Chaque mercredi, BSG reçoit un.e invité.e engagé.e et passionnant.e sur un thème dont il est spécialiste: personnalités, auteurs, scientifiques, passionnés, témoins privilégiés, autodidactes…

BSG est un voyage dans le monde du vivant, de la baleine à la bactérie, en passant par les arbres ou le blob, des icebergs aux nanoplastiques, de l’Afrique à l’Antarctique, à la rencontre des créatures non seulement rares et précieuses, les espèces menacées et ignorées, mais aussi cette biodiversité du quotidien, invisible ou méprisée, moins exotique mais tout aussi essentielle. »

Pour les soutenir : https://www.helloasso.com/associations/baleine-sous-gravillon/collectes/baleine-sous-gravillon

 

 

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